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Boulevard Haussman, effet de neige

Gustave Caillebotte

(1848 - 1894)

Date : Vers 1879-1881 | Technique : Huile sur toile

Rallié au groupe dès 1876, Gustave Caillebotte est un impressionniste à part entière. Son rôle de mécène, et son legs à l’État, en 1894, de sa collection d’œuvres de ses amis, ce qui fit entrer l’impressionnisme au musée, a longtemps porté ombre à son œuvre, peu diffusé puisque Caillebotte, un homme riche, n’a pratiquement rien vendu de son vivant. Ce n’est que récemment que le grand public a pu découvrir, lors d’expositions, sa curiosité pour tous les sujets, figures, paysages, natures mortes, sa vision pénétrante de ses contemporains, tous milieux sociaux confondus, la modernité dynamique de ses compositions, la liberté explosive de sa palette.

Les impressionnistes ont presque tous peint la neige dans leur toiles. Dans le Boulevard Haussmann, effet de neige, Caillebotte s’attache à décrire une version urbaine d’un jour de neige à Paris, qui rend incertains les contours des immeubles et rompt la perspective rectiligne du boulevard moderne, dont l’animation se ralentit. C’est une toile peinte rapidement, sur le motif, depuis le balcon de son appartement, avec un effet de perspective plongeante audacieux et caractéristique de l’artiste. En 1879, le peintre s’est en effet installé 31 Boulevard Haussmann, à l’angle de la rue Gluck, juste derrière l’Opéra. Bien que son appartement n’ait pas comporté d’atelier proprement dit, le peintre y a peint régulièrement au cours des années suivantes, représentant ses amis et lui-même dans les pièces au décor « moderne » souligné de fines moulures dorées; il les a peint aussi sur le balcon, observant le trafic du boulevard ; il a saisi, enfin, la vision d’hiver que nous regardons depuis ce même balcon, et l’enfilade du boulevard Haussmann, vers l’ouest.

Certaines de ces peintures ( mais pas la vue qui nous occupe) ont figuré à la cinquième exposition du groupe des peintres impressionnistes, en avril 1880, ainsi qu’à la septième, en mars 1882. Sachant que des chutes de neige particulièrement importantes se produisirent à Paris au début décembre 1879 et fin janvier 1881, il est plausible de rattacher l’exécution de ce tableau à la période ainsi définie. La même perspective, transformée par le feuillage des arbres en été, se retrouve par ailleurs dans un des chefs-d’œuvre de Caillebotte, un grand format, Homme au balcon ( coll.part., U.S.A ; Bérhaut, 149), remarqué à l’exposition de 1882. Mais des versions de format plus modeste reprennent le motif sans figure, avec ou sans neige (Bérhaut, 148, 180).

Après le décès du peintre, son frère Martial organisa, en juin 1894, une exposition rétrospective chez Durand-Ruel. Peu d’œuvres furent vendues mais il est à noter que, parmi les rares acheteurs, figure Edmond Décap, le beau-frère de Depeaux, qui en achète quatre pour la somme totale non négligeable de 4 000 francs. A cette époque, les deux amateurs font fréquemment des achats parallèles et Depeaux, qui fréquente régulièrement la galerie, a sûrement visité l’exposition. Il pourrait même avoir connu le peintre célèbre par ailleurs dans les milieux du yachting normand. Toutefois, ce n’est que lors de la vente organisée par Claude Monet au profit des enfants du peintre Sisley, en 1899, que Depeaux se décide à acheter cette toile de Caillebotte, alors intitulée simplement Boulevard Haussmann, pour la modeste somme de 620 francs ; elle avait, selon toute vraisemblance, été offerte par Martial Caillebotte. Elle se retrouve ensuite à la vente Depeaux de 1906 ( n° 105) où M.Salle (sic), probablement Julien Salles, maire de Flers, l'achète pour 140 francs.

Curieusement, après cette succession claire de propriétaires, le tableau se retrouve sans attribution à la fin du XXème siècle dans les collections du musée de Flers en réorganisation.  Mais grâce au remarquable travail de documentation photographique qu’avait accompli Martial Caillebotte, une collection de plaques de verre conservée par ses descendants et utilisée par Marie Bérhaut pour établir son catalogue, il fut facile de réattribuer cette brillante esquisse à son auteur.