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En été

Pierre-Auguste Renoir

(1841 - 1919)

Date : 1869 | Technique : Huile sur toile

Après une série d’échecs, Renoir, à vingt-neuf ans, avait enfin obtenu un vrai succès au Salon parisien de 1868 avec Lise ( Essen, Folkwang Museum), une figure en pied, en plein air, posée par sa compagne, Lise Tréhot. L’année suivante, il expose  En été ; étude qui, semble-t-il, ne suscite aucun commentaire dans la presse mais est généralement identifié comme étant le tableau maintenant au musée de Berlin. Lise a encore posé pour cette figure mais le sujet se situe à mi-chemin entre le portrait réaliste d’un modèle aux traits typés et la simple figure de genre, vague allégorie estivale.  On lui donnera plus tard le titre pittoresque de Petite Bohémienne mais les cheveux lâchés sur les épaules et le déshabillé informel, atemporel, du modèle ne renvoient pas explicitement au costume traditionnel d’une bohémienne  telle qu’on l’imaginait sous le Second Empire. Renoir ne pare pas non plus sa figure d’attributs exotiques ( et rendant hommage à Delacroix) comme il le fera pour sa Femme d’Alger du Salon de 1870 ( Washington, National Gallery of Art), également posée par Lise. En revanche, la présence sensuelle, mais sans provocation délibérée, de la jeune femme exposée dans son écrin végétal est indéniable. L’assurance de la touche, y compris dans la partie la plus abstraite du feuillage, la fermeté du dessin, l’utilisation audacieuse d’une palette de couleurs vive et contrastée définissent une œuvre accomplie, certes fortement influencée par la manière de Courbet, mais déjà personnelle et distincte, par exemple, du style de ses amis Frédéric Bazille et Claude Monet ou encore, de celui d’Edouard Manet, dont Le Balcon (Paris, musée d’Orsay) est exposé à ce même Salon de 1869.

Dans le catalogue de la vente Depeaux, en 1906, la peinture, reproduite, est simplement intitulée, La Jeune fille en donnant comme mesures 85 par 62 cm ( en inversant d’ailleurs, par erreur, hauteur et largeur) mais sans indication de provenance. Ce catalogue indique toutefois que l’œuvre aurait été exposée lors de la Centennale de l’art français 1800-1889 en 1900, une des manifestations officielles en marge de l’Exposition universelle parisienne ; le catalogue de cette exposition ( n° 555, Jeune fille ) désigne alors comme prêteur le marchand Paul Rosenberg, laissant supposer que Depeaux ( à moins d’avoir eu recours à un prête-nom) ne l’aurait acquise que postérieurement.

Par ailleurs, en se fiant au témoignage d’un des premiers amateurs de Renoir, critique et historien de l’impressionnisme, l’ami de Manet et de tous les impressionnistes, Théodore Duret, il était généralement admis que ce dernier avait acheté l’œuvre pour une somme dérisoire d’un « petit » marchand parisien au printemps 1873. Ne figurant pas à la vente de l’amateur en 1894, on ne savait quand elle avait pu quitter sa collection pour réapparaître à la vente Depeaux de 1906.

Merete Bodelsen, de son côté, a publié, dès 1968, le procès-verbal de la vente publique de leurs œuvres organisée par Claude Monet, Berthe Morisot, Renoir et Sisley à l’Hôtel Drouot, à Paris, le 24 mars 1875, donnant le nom des acquéreurs. Le n°40 du catalogue de la vente correspond à une peinture de Renoir, Petite Bohémienne, mesurant 104 par 44 cm ; elle fut adjugée à L. Monet, c'est-à-dire Léon, le frère du peintre, pour la somme infime de 90 francs . Toutefois, jusqu’à l’étude menée par Géraldine Lefèvre à l’occasion de la présente exposition ( voir p.XX), les historiens n’avaient pas rapproché le tableau Depeaux de l’œuvre acquise par Léon Monet. Confiance dans la mémoire de Duret, absence de connaissances sur la collection de Léon Monet, différence des dimensions annoncées au catalogue de 1875 avec celles du tableau du musée de Berlin faisaient hésiter à adopter cette provenance. On pouvait aussi soupçonner que Léon Monet agissait au nom de Renoir, qui avait lui-même racheté plusieurs œuvres. Une meilleure connaissance de Léon Monet, qui apparait comme un vrai amateur, rend vraisemblable le transfert (direct ou par l’intermédiaire de Rosenberg , que Depeaux connaissait, mais dont malheureusement les archives antérieures à 1905 sont perdues) du tableau de Léon Monet à Depeaux, sans passer par Duret, coupable d’une confusion.

Nous souhaiterions aussi ajouter un détail concernant les dimensions. Précisons tout de suite que le format indiqué en 1875, très étroit, est étrange pour une figure et qu’il est bien connu que les rédacteurs de catalogues de vente ne fournissent pas toujours des dimensions parfaitement prises, sans cadre. Toutefois, il est remarquable que les mains du modèle soient coupées, en bas du tableau, à la hauteur des phalanges, un parti insolite ou désinvolte du peintre s’il fut délibéré. Interrogés, les conservateurs du musée de Berlin ont confirmé que les tranches du tableau décadré révèlent que la toile peinte avait été coupée. Quand et pourquoi une bande de presque vingt centimètres aurait été supprimée demeure mystérieux mais fournit au moins une indication supplémentaire qui rapproche la Petite Bohémienne de la vente de 1875 du tableau Depeaux.

Il est aussi intéressant de noter que François Depeaux, outre la Danse de 1883, avait choisi d’acquérir des œuvres anciennes de Renoir, comme cette figure et la Vue de l’Institut (provenant également de Léon Monet et de la vente de 1875) et non des œuvres récentes, peintes alors qu’il constituait sa collection au cours des années 1890. Il est parmi les premiers amateurs à le faire. Nous n’avons malheureusement aucun écho de la réaction de Renoir au moment de la mise en vente de l’œuvre en 1906. Même s’il a rencontré Renoir, une probabilité non vérifiée, Depeaux  n’a jamais eu avec lui les rapports suivis qu’il a entretenus avec Monet, Sisley ou Pissarro. En revanche, les œuvres qu’il retient, exemplaires, présentent Renoir comme un maître accompli et sous plusieurs aspects.

Anne Distel